Jean-Philippe Larramendy, cofondateur du groupe Tocqueville et Président de l'Institut France Euskadi. Photo: EiTB
Eitb.com: Comment en êtes vous venu à écrire ce livre Être basque aujourd'hui?
Jean-Philippe Larramendy: Il y a plusieurs choses. La volonté d'écrire m'est présente depuis longtemps mais il y a eu un facteur déclanchant.
Depuis que je vis à Paris, je passe une partie de mon temps à expliquer le Pays Basque à mes collègues, à mes amis... qui sont, pour l'essentiel d'entre eux, des Français très jacobins. Je me suis rendu compte de la difficulté de défendre une approche variante de l'uniformité identitaire. Le modèle républicain produit une monoculture unique qui rend difficile la coexistence avec d'autres sentiments d'appartenance, plus régionaux ou plus locaux. Je leur explique, ou j'essaie de le faire, depuis un certain temps à travers notamment l'Institut France-Euskadi.
Toutefois, il y a aussi eu un élément déclanchant qui m'a convaincu d'aller jusqu'au bout de mon idée. J'aime à rappeler un paradoxe commémoratif français. Je me suis rendu compte que peu de Français savent que la date du 14 juillet retenue par le Parlement de la IIIe République en 1880 pour célébrer la Nation française, date qui n'a pas changé depuis, n'est pas un hommage à la Prise de la Bastille en 1789 mais à la fête de la Fédération. La fête de la Fédération qui eut lieu un an plus tard, le 14 juillet 1780. Autrement dit, le 14 juillet célèbre certes l'unité de la France mais dans la diversité de ses composantes !
Eitb.com: En vous lisant, le lecteur ressent effectivement cette volonté de poser des jalons pour aller contre les idées reçues, pour mieux comprendre la diversité et la légitimité des Basques...
J.-P. L.: Oui, il s'agit de modérer un traitement médiatique parcellaire qui offre une image trop fragmentée. La réalité basque est bien plus positive que cela. Je n'ai cherché qu'à lutter contre une forme de penser qui veut que l'on ne considère le reste de la France que comme un tout uniforme, la Province, au singulier! Il n'y a pas de diversité dans l'imaginaire de nombreux Français. C'est impossible! Les Basques, nous ne faisons généralement pas exception à cela. Au mieux, à Paris, nous sommes assimilés aux Corses...
Alors pour contrarier cette image négative du Pays Basque, j'ai préféré évoquer les succès remportés par les Basques ces dernières années. Passés la Bidassoa, les succès économiques d'Euskadi sont souvent ignorés, alors vous imaginez à Paris... C'est sur ce constat que nous avons fondé, il y a plus de dix ans aujourd'hui, l'Institut France-Euskadi, pour donner une image plus proche de la réalité de ce qu'est devenu Euskadi depuis la fin de la dictature franquiste. À France-Euskadi, nous communiquons sur les institutions et la réalité d'Euskadi auprès de journalistes, de fonctionnaires, d'hommes politiques parisiens ou d'Europe... Et en général, ils ne connaissent que l'ETA... Mais encore une fois, peut-on leur en vouloir quand on considère le traitement médiatique qui est fait du Pays Basque? Nous avons travaillé et nous continuons de travailler pour contrecarrer ces préjugés.
Pour illustrer mon propos, au moment où nous avons créé l'Institut, le journal Libération venait de sortir une série sur les capitales d'Espagne, sur plusieurs semaines, le mercredi: un numéro avait traité la movida à Madrid, un autre les Jeux Olympiques à Barcelone, puis l'exposition universelle à Séville, et un dernier s'était intéressé à Bilbao, en la dépeignant comme un repaire de friches industrielles, de voitures explosées et de seringues! C'était désespérant! Nous avons donc pris le parti d'être pris au sérieux, de lutter contre ce manque de reconnaissance.
Nous avons commencé à réfléchir sur notre manière de faire. Nous avons décidé de déplacer la communication en parlant des succès, et en particulier des succès économiques: parler du miracle économique basque, de la dynamique des clusters basques, de la contribution de Michael Porter à cette réussite et de la comparaison du Pays Basque espagnol avec les autres régions les plus avancées économiquement du reste de l'Europe. Pour nous comparer au reste de l'Espagne, la Catalogne ou Madrid mais aussi aux régions les plus riches d'Europe comme la Bavière, le Bade-Wurtemberg ou la Lombardie. Ensuite, j'espère que nous pourrons contribuer à faire connaître les spécificités basques, notamment les "conciertos económicos". Ce sont autant de pistes qui pourront permettre aux Français de trouver des solutions aux problèmes que l'État rencontre actuellement.
C'est aussi ce que vous avez essayé de faire à travers ce livre Être basque aujourd'hui?
J.-P. L.: En partie, j'ai développé dans la troisième partie du livre l'expérience que m'a offerte ce travail à l'Institut France-Euskadi. J'ai aussi cherché à marier un triple regard : depuis l'extérieur d'un côté (depuis Paris ou ailleurs), d'un autre côté depuis le Pays Basque français, Iparralde, et ensuite depuis Vitoria, depuis le Pays Basque espagnol. Toutes ces perspectives servent à clarifier les choses, sur la langue, l'importance fondamentale des "fueros" et l'attachement amoureux au territoire et à tout ce qui fait l'identité basque. Retrouver ensuite les exemples de personnes qui ont porté ces valeurs, qui ont fait preuve d'ouverture... tout cela revient à concrétiser cette identité sur le plan politique.
C'est vrai, vous êtes parvenu à transmettre l'importance que vous donnez à l'identité dans les comportements politiques plus généraux. Votre livre pourrait s'intituler "Être basque en France aujourd'hui"?
J.-P. L.: La comparaison avec la France est explicite. Disons que les Français baissent dans tous les classements depuis 30 ans alors qu'Euskadi s'installe à leur tête. Alors, il ne s'agit d'embellir les choses, il y a assurément des aspects négatifs: le déficit des naissances, des emplois précaires que le niveau de plein emploi ne fait pas toujours paraître... Mais reconnaissons que dans l'ensemble, c'est spectaculaire. Et j'aime bien cette idée de dire aux Français de Paris, les Français qui tiennent les commandes de l'ensemble de la France en fait, "Nous avons des problèmes, il y a peut-être quelques solutions en Euskadi".
Il faut peut-être inverser la donne et revenir à la célébration du 14 Juillet pour ce qu'elle est, la fête de la Fédération... Même dans le cadre de la décentralisation, nous nous rendons compte que les rapports politiques ne changent pas. Il subsiste toujours cette forme de mendicité face à un État qui n'a plus un "rond" aujourd'hui. Et, on oublie trop souvent qu'il ne devrait pas y avoir lieu de se mettre dans ce rapport de soumission. Aux États-Unis, quand un Etat participe à une oeuvre publique, il met un panneau indiquant "Your Taxes at work", "Vos impôts servent". En France, je reste stupéfait de la manière de considérer les impôts. Sur une portion de route nouvellement asphaltée, vous lisez "le Conseil général finance ces travaux"... y ajouter "grâce à vos impôts" serait plus juste! Cette manière de considérer la chose publique déresponsabilise les citoyens qui ne participent plus réellement aux décisions qui les concernent.
Alors oui, c'est aussi informer les Français de ce qui se passe ailleurs et peut-être changer ce rapport à l'État. J'aime à rappeler les propos de Pierre Rosanvallon qui évoque la République "idéale" aux yeux de certains comme une poussière d'individus qui confie à l'État le soin de se charger de l'intérêt général. Le seul garant de l'intérêt général c'est l'Etat et toute autre structure intermédiaire entre l'Etat et l'individu qui défend un intérêt particulier serait secondaire! La France doit aujourd'hui accepter de reconnaître sa diversité en son sein. Mais j'ai bien conscience qu'il s'agit d'une révolution copernicienne..."
En tant que Français et en tant que tel, je peux pourtant critiquer cette France que je n'aime pas, agissant de haut en bas, qui impose les choses et préférer une France à l'écoute ouverte à sa diversité. Quand on rencontre un problème ici, les solutions ne peuvent pas être trouvées qu'à Paris. Les hommes politiques doivent être responsables des deniers de chacun et ne plus fonctionner par prises de décision anonymes. Prenons exemple sur le Pays Basque espagnol, où l'on peut rencontrer dans la plus grande des simplicités l'élu qui nous représente: c'est un modèle de démocratie. Et les impôts sont utilisés pour assurer des investissements que l'on peut constater. Gageons toutefois que l'on puisse un jour nous en inspirer!









