
Hervé Kempf, présent ce jeudi 14 mai à Bayonne (Pays Basque nord). Photo : EITB
Pour Hervé Kempf, journaliste au Monde et auteur de "Pour sauver la planète, sortez du capitalisme", relancer la croissance dans une planète exsangue est une impasse dont il faut sortir d'urgence.
Le succès international de son premier livre, "Comment les riches ont détruit la planète" (Collection "L'Histoire Immédiate", Édition du Seuil), a consacré son constat précis et inquiétant d'une pensée économique vacillante, "oublieuse" d'égalité sociale et d'inquiétude environnementale.
Écrit en 2007, ce livre portait en lui des clés de compréhension de la crise actuelle qui frappe les fondements de l'économie mondiale.
Avec ce deuxième tome, il s'attache à combattre cette "sur-consommation ostentatoire" des dirigeants, économiques ou politiques, qui affectent des habitudes "culturelles" de consommation auxquelles il est urgent de renoncer.
"Si le capitalisme finit par se détruire lui-même, il nous emportera dans sa chute. Il est temps de penser autrement le monde, cela sera long et douloureux, mais il faut replacer la question sociale et environnementale au coeur du débat".
Un oubli du cycle "croissance/récession" porté en 1936 par l'économiste britannique John Keynes : "Inutile de penser que nous nous en sortirons par le retour de la croissance : les ressources de notre planète ne le permettent plus".
Le point de départ environnemental de la crise
Dans une logique de profit à court terme, les ressources de la terre ont été pillées en un temps record : 200 millions d'années ont été nécessaires pour constituer ces gisements de pétrole, épuisées en seulement trois siècles.
"Depuis 1970, les alertes environnementales se sont succédées (raréfaction des ressources fossiles, sur-production de déchets), sans que nos modèles de consommation n'en tiennent compte. Aujourd'hui, l'industrie automobile est dans le mur et réclame d'être soutenue financièrement. Mais le remède n'est pas à la hauteur du mal : la question n'est pas de construire de nouvelles voitures moins polluantes, mais bien d'imaginer dès à présent une société sans voiture, avec d'autres modes de transport à inventer".
Le capitalisme, "un drogué en crise de manque"
"Toutes les thèses de la croissance de la consommation comme garde-fou de l'économie ont refusé de mettre la question sociale au coeur du débat. Un phénomène qui a toujours existé, notamment depuis les années 30, où les salaires les plus hauts de l'économie dominante se situaient aux alentours de 50 fois le salaire moyen des salariés. A partir de 2000, on est passé à des taux de 250, voire 300 fois supérieurs, nourris par un désir d'emballement "ostentatoire" de consommation".
Une addiction à tout ce qui se "voit", sans aucune autre logique individuelle que celle de pouvoir "étaler" sa richesse (plusieurs voitures, l'accès à la plus haute technologie, etc...)
Ce "comportement ostentatoire" a eu pour effet de modifier la culture mondiale du désir de consommation, dont l'industrie et le commerce se sont emparé.
Une course folle qui a comme double conséquence de produire des biens de consommation sans aucune réalité avec nos besoins ou nos ressources environnementales, mais qui a fragilisé encore plus la question de l'équité sociale.: le sur-endettement est un creuset où les établissements de crédit ont fait leur beurre, avant d'y sombrer eux-mêmes.
"Cette consommation extravagante fait que, aujourd'hui, en Inde, le modèle de consommation en Inde est directement influencé, par exemple, par la série "Desesperate House Wifes". Abaisser ce référent de classes riches et revenir à d'autres considérations, écologistes, sociales, sur la santé, la culture, ou même l'agriculture, doit devenir une priorité".
La négligence des politiques, soucieux de conserver leurs privilèges
Serge Kempf y attribue le point névralgique de la crise actuelle, dans la "vitrine culturelle" proposée par les puissants, qu'ils soient économiques ou politiques.
Pour ne citer que la France, l'inaction des politiques à ce sujet fait écho à ces milliardaires dont aime s'entourer le Chef de l'Etat.
Ce Falcon F7X, désiré par le Chef de l'Etat, pour "compléter" le parc d'avions privés de l'Elysée ?
"Difficile de voir ces 33 millions d'euros comme faisant partie de la relance de l'économie", sourit Hervé Kempf, "on aurait été tout de même plus heureux d'apprendre que cette somme allait servir à renforcer des écoles ou d'autres dynamiques sociales".
La solution ne passera par la Gauche, "qui a oublié la question sociale et environnementale depuis les années 80", et le virage à droite de l'Etat ne produit pas de réflexion autre que sécuritaire, avec l'augmentation spectaculaire des gardes à vue.
Le capitalisme, et la fascination qu'il exerce, produit alors le pire : la mise en danger de la démocratie, dans la confiscation des richesses à redistribuer et dans la pression sur les sphères médiatiques.
Poser la question du verrouillage de l'information
"Cette évolution nécessaire des mentalités est portée depuis très longtemps par de nombreux sociologues, pourtant invisibles dans un modèle médiatique qui préserve cette idéologie consumériste. Pourtant, sur le terrain, on voit que la société civile a un pas d'avance sur le politique, une évolution positive que les médias majoritaires ne reflètent pas".
Pour ce journaliste du célèbre quotidien du Monde, le passage au livre lui aura permis d'articuler une analyse plus politique de la crise actuelle, plus ample également, "même si je me trouve beaucoup moins relayé médiatiquement que lorsque mon premier livre était sorti sans crier gare", sourit-il.
Quelques signes encourageants
"La question d'une agriculture responsable, telle qu'elle se pose aujourd'hui, a trouvé en Pays Basque une réponse particulièrement précieuse, avec le projet de Euskal Herriko Laborantza Ganbara. Rien n'est perdu, bien au contraire. Sur un plan plus international, mesurons le progrès de civilisation aux Etats Unis où un Président noir remet à plat la question de la position de ce continent vis à vis du Sommet de Kyoto. Ce qui se passe en Amérique latine, en particulier avec Evo Morales, Premier Président indien de Bolivie, montre également que le système de pensée capitaliste a de réjouissants ratés".
Où trouver les livres de Hervé Kempf ?
"Comment les riches ont détruit la planète" (Collection "L'Histoire Immédiate", Edition du Seuil, 2007)
Disponible en espagnol, aux éditions "Libros del Zorzal"
"Pour sauver la planète, sortez du capitalisme" (Collection "L'Histoire Immédiate", Edition du Seuil, 2008)
Plus de renseignements sur le site Internet de Hervé Kempf : www.reporterre.net
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